Régine Frydman (Z’L), rescapée et grand témoin de la shoah, auteure d’un récit autobiographique bouleversant : J’avais huit ans dans le ghetto de Varsovie, nous a quittés à l’âge de 96 ans.
Son parcours de militante infatigable pour le travail de mémoire de la Shoah se confond avec son engagement au KKL dont elle fut un des piliers. Son courage, sa lucidité et son dévouement resteront pour nous tous une source d’inspiration inestimable.
Fino Édery qui l’a bien connue du temps où il était shaliah de l’éducation puis délégué général du KKL entre 2018 et 2020, a tenu, au nom de toute la famille du Keren Kayemeth LéIsraël, à rendre à cette Mensch, un hommage aussi personnel qu’universel.
« Régine,
Non, ce n’est pas un concours de circonstance, Régine : tu nous as quittés la veille du 27 janvier. En effet, hier sur l’esplanade de la honte de Auschwitz-Birkenau, en Pologne, le gouvernement polonais célébrait la Journée internationale de la commémoration des victimes de la Shoah.Dans un décor très feutré et coloré de discours et de psaumes, issus de la grande tradition catholique de l’église polonaise .
Dans ton enfance, tu as bien côtoyé ce milieu… Tu n’aimais pas ce genre de cérémonies. Tu ne pouvais pas te retenir ; ton mécontentement, tu l’exprimais plus d’une fois à haute et franche voix .
Dans les rangs, le public n’ était pas à l’ aise à tes cotés, parce que tu disais la vérité, tu parlais avec ton coeur . Tu n’as jamais aimé les grands discours sur cette triste période. Tu savais peser les mots ; ton jugement était juste d’autant plus que tu le disais avec charme et conviction, et surtout avec ton accent juif !
Tu as assumé le 614e commandement, à savoir « la survie du peuple juif. Vivre pour raconter, vivre pour témoigner, vivre pour que plus jamais des Juifs ne rasent les murs, vivre pour la fierté d’appartenir au Peuple d’Israël, vivre pour transmettre, lutter, surmonter les obstacles, rester debout, toujours en marche, aboutir mais ne jamais oublier. Ne pas oublier : J’avais 8 ans dans le ghetto de Varsovie, aux côtés de tes compagnons et amis Marcel Younguerman et Arlette Testyler , « j’avais 9 ans, quand ils nous ont raflé », avait écrit Arlette .
Ce n’était pas très prudent de partir avec toi et Marcel vadrouiller dans les lycées des Zones d’Education prioritaire à Argenteuil, Montreuil, Aubervilliers Montrouge etc. Vous étiez tellement sereins, calmes, bien dans votre peau, comme un parent qui vient rencontrer le directeur pour le rassurer que « ça va bien se passer ». J’avais l’impression de voir des éducateurs de grande expérience ! Les élèves, comme les enseignants, étaient attentifs à vos récits… un silence absolu, personne ne bouge ; Regine raconte une blague sur les Polonais pour détendre l’atmosphère.
Les élèves nous accompagnent jusqu’a notre voiture. Et ça marche, encore et encore , et sur le chemin de retour vers Paris après un long trajet silencieux fuse : « Alors comment c’était ? » (tu répondais) : « Bien , très bien. »
Moi : « Non, tu ne me dis pas la vérité, pourquoi une prof est sortie ? Si le directeur n’a rien dit. Mais l’enseignante a tout noté, tout remarqué. »
Régine se souvient alors : un jeune adolescent qui a gardé son capuchon sur la tête, lui balance au visage : « Franchement Madame, c’est des histoires tout ça, c’est pas vrai ! » R égine boulversée, se lève, va vers le garçon, lui prend la main : « Écoute-moi petit voyou , regarde-moi bien dans les yeux , je suis juive , je suis fière d’être juive !! » (…) Et tu peux raconter à ta maman que tu as rencontré une femme juive et fière. »
Le jeune garçon a disparu sur la pointe des pieds avant la fin du témoignage.
Régine portait cette fierté d’appartenance sur son visage de belle femme.
Qui ne reconnaissait pas de loin la belle étoile de David arborée à son cou comme une étoile jaune sur son vêtement ?
Le récit de vie de Regine et sa famille est biblique, truffé de bouleversements miraculeux voire même impossibles. Lors des soirées de présentation de son livre , le public n’arrivait pas à assimiler : une famille, un papa, une maman, des enfants, sortir du ghetto et y retourner, les cachettes, les fausses identités, polonaise, chrétienne, la course sans fin vers l’alimentation, la recherche d’un peu de chaleur, le charbon, les pommes de terre, l’invasion allemande, l’occupation , les dénonciations, les fermes, les granges, la peur , la mort , les douleurs, les cris, les chiens , …
Régine ne cessait de répéter la promesse d’Abraham , son papa : « Je vais vous emmener de l’autre côté de l’enfer » Il était sur la même ligne éducative que notre patriarche Avraham qu’on surnommait « le passeur… il est passé au delà des civilisations. Abram Apilker père de Régine : « Mes filles, disait il, n’oubliez jamais ce que nous avons vécu , mais ne vivez pas avec tout ça , »
Régine faisait partie de cette génération qui a vécu la création de l’Etat d’Israël et tous les autres événements marquants du sionisme.
Pour elle, militer au KKL était un devoir et un besoin quotidien !
Infatigable et toujours partante, « elle montait au KKL » comme disait Simon, elle trouvait toujours à faire ; toute son expérience dans le commerce, elle la mettait au service quotidien du KKL : vendre des arbres , vendre des carrés d’or , vendre des lots au bénéfice de la Terre d’Israel, … récolter pour planter …
La première arrivée à Apremont pour accueillir les jeunes golfeurs, elle était tellement fière de tous ces lots destinés aux vainqueurs, qu’elle avait soigneusement collectés auprès de ses anciens clients et amis ! Il fallait que le tournoi se termine avec succès pour que les fonds récoltés suffisent à réaliser le projet.
À ses côtés, lors du voyage du KKL intitulé « Israël : hier aujourd’hui et demain », voilà que nous sommes présents au sein de la Vallée des Communautés à Yad Vashem. Entourés de cette masse de roches muettes et menaçantes qui portent les noms des chefs lieux dans lesquels ont vécu 4000 communautés juives, Régine prend la parole pour témoigner.
Ses paroles fluides coulent, ses mots retentissent dans les espaces, dans les interstices et les crevasses … sa voix se mue et monte de plus en plus : « Je n’oublie pas ! Je vous prie , ne les oublions pas !
Les yeux embués de larmes, comme nous tous, ;un élu de Belgique, originaire d’un pays africain, se penche alors vers Régine, la voix étouffée et lui susurre : « Madame, je vous remercie , c ‘est toute l’humanité qui est à vos côtés… » La suite n’est que larmes et chuchotements .
Régine : ceux qui t’ont connue ne t’oublieront pas, tu resteras une animatrice de notre mémoire, une militante invétérée du KKL, une pièce maîtresse de la communauté juive de France , une maman, une épouse, une amie, un sourire, un rire joyeux ! »
