Il y avait, dans l’air de cette soirée, quelque chose d’à la fois solennel et profondément humain. Réunis autour du KKL de France, amis, donateurs et personnalités s’étaient donné rendez-vous pour une rencontre intimiste et singulière : celle d’une institution centenaire qui tend la main à une ville martyrisée, et de représentants d’un peuple qui refuse de plier. Au cœur de cet événement, un projet concret, urgent, vital, – la rénovation des 187 abris publics de Kiryat Shmona -, porté par le maire de la ville et son directeur général, qui ont fait le voyage depuis Israël pour regarder la diaspora dans les yeux et lui dire : « Nous avons besoin de vous ! ».
Avant de comprendre le projet, il faut comprendre la ville. Et pour comprendre la ville, il faut remonter à son nom. Kiryat Shmona, « la ville des huit », rend hommage aux huit défenseurs de Tel Haï tombés en 1920, parmi lesquels la figure légendaire de Joseph Trumpeldor, héros sioniste dont le sacrifice est entré dans la mémoire collective du peuple juif. C’est Jérémie Herscovic, membre du Bureau du KKL et directeur de cette campagne d’urgence, et animateur de la soirée, qui a rappelé avec force cette filiation historique au cours de la soirée : dans le mot « Shmona », en hébreu (« les Huit »), résonne encore l’écho de Trumpeldor et de ses compagnons, « symboles d’un idéal de courage et d’enracinement dans la terre d’Israël ».
Cette dimension symbolique n’a pas échappé à Robert Zbili, président du KKL de France, qui après les mots de bienvenue fraternels de Daniel Benlolo, délégué général du KKL et ancien député de la Knesset, a introduit la soirée avec une conviction sans détour : « Nous sommes fiers d’être sionistes !», rappelant que Kiryat Shmona n’est pas une ville comme les autres : «elle est l’incarnation vivante des valeurs qui ont fondé le mouvement sioniste, et c’est précisément pourquoi le KKL de France a choisi d’y engager ses forces et ses donateurs. »
Nichée au pied des hauteurs du Golan et de la frontière libanaise, la ville a toujours vécu avec la menace à sa porte. Depuis le 7-Octobre 2023, cette réalité a atteint une intensité sans précédent. Pendant de longs mois, Kiryat Shmona a été quasi désertée sous les bombardements répétés du Hezbollah.
Des familles entières ont fui, laissant derrière elles des rues vides et une vie suspendue. Aujourd’hui, les habitants rentrent progressivement, mais la ville porte les cicatrices de ces mois d’épreuves. Et parmi les plaies les plus concrètes à refermer : l’état catastrophique des abris publics, construits pour la grande majorité il y a plus de quarante ans, dans un contexte sécuritaire radicalement différent.
L’événement a été ouvert par Joshuah Zarka, ambassadeur d’Israël en France, dont l’intervention a immédiatement donné le ton ; non pas en évoquant Kiryat Shmona spécifiquement, mais en offrant à l’assemblée une lecture géopolitique d’une franchise rare.
Sur la situation sécuritaire d’Israël, l’ambassadeur a tenu à distinguer deux notions souvent confondues : « Il n’y a pas de menace existentielle pour Israël, mais une menace militaire réelle dans ce rapport de force avec l’Iran et ses proxys », a-t-il affirmé. Le Hezbollah, les factions en Irak et au Yémen, le Hamas : autant de relais d’une stratégie iranienne d’encerclement à laquelle Israël répond avec détermination.
Sur le Liban précisément, il s’est montré clair : le gouvernement israélien n’a pas l’intention de stopper son action contre un Hezbollah « très affaibli, qui a perdu l’essentiel de ses capacités militaires ». Et répondant à la question de Jérémie Hercovisc, d’ajouter qu’un traité de paix avec le Liban reste imaginable, mais seulement après la neutralisation définitive de la capacité offensive du Hezbollah.
Sur la relation avec les États-Unis, l’ambassadeur s’est voulu rassurant mais lucide, soulignant la solidité du partenariat stratégique tout en reconnaissant les tensions inhérentes à tout rapport entre nations souveraines.
Le débat s’est ensuite élargi, à l’initiative de Robert Zbili et de la salle, à des questions qui touchent au cœur des préoccupations de la communauté juive de France. Sur l’avenir des Juifs de France, Joshuah Zarka a été d’une clarté absolue : « Chaque Juif a sa place en Israël ! », a-t-il rappelé, tout en refusant le catastrophisme. « La France est un pays qui traverse une crise majeure, économique, sociétale, politique, et avec un antisémitisme endémique qui a explosé après le 7-Octobre. Mais cette France combat activement l’antisionisme. » Et d’adresser un message direct aux Juifs de France : « Il ne faut pas désespérer. Il faut continuer de combattre. La contribution de la communauté juive de France au monde est énorme ».
La question des élections israéliennes à venir et de la fracture croissante entre ultra-orthodoxes et laïcs a également été soulevée par Robert Zbili, évoquant le risque de tensions graves, voire de violences menaçant la cohésion nationale. L’ambassadeur a répondu avec nuance : « oui, ces tensions sont réelles, et oui, elles pourraient menacer l’identité collective ». Mais Israël, a-t-il rappelé, « n’est pas un État comme les autres ». Ce qui le rend singulier, – cette identité juive tissée de religion, d’ancestralité, de mémoire -, est précisément ce qui le rend indéchirable. « Après Oslo, tout le monde pensait qu’Israël deviendrait un pays comme les autres. En vérité, Israël restera un État juif. », a-t-il rappelé.
L’affaire de la Scala de Paris, où des élèves de l’Alliance israélite ont été pris à partie par d’autres élèves, dans un contexte aggravé par la sortie de rôle du directeur de l’établissement, a illustré concrètement cet « antisémitisme d’atmosphère » qui s’installe durablement, non seulement en France mais à travers toute l’Europe.
Yonathan Arfi, président du CRIF, présent dans la salle, a appelé à une « position de combat » face à cette viralisation du poison antisémite en diaspora.
Le moment le plus fort de la soirée fut l’arrivée sur scène d’Avihaï Stern, jeune maire âgé de 48 ans de Kiryat Shmona, à la silhouette fluette mais au regard déterminé et souriant, accompagné de son directeur général Or Cohen, venus tout spécialement de leur ville pour rencontrer le public français du KKL. Pendant les mois les plus sombres, Stern est resté dans sa ville quasi déserte, continuant d’administrer, de préparer le retour. « Sa présence à Paris avait quelque chose de bouleversant », confie une participante. Ce n’était pas un représentant institutionnel abstrait : c’était le maire d’une ville qui a failli disparaître, venu dire merci et demander de l’aide.
Son témoignage a donné aux chiffres du projet toute leur résonance humaine. 187 abris. Des personnes âgées qui ne peuvent pas courir. Des enfants portés dans l’obscurité lors de chaque alerte. Des familles serrées dans des espaces vétustes, mal éclairés, insuffisamment ventilés. « La réhabilitation de ces abris ne se résume pas à un projet d’infrastructure : c’est une action qui sauve des vies et renforce la cohésion de toute une ville », résume la campagne.
La campagne prévoit une mise aux normes complète : électricité, éclairage, ventilation, réfection des murs et plafonds, remplacement des portes et du matériel de sécurité, amélioration de l’accessibilité. Pour 20 000 euros, un donateur adopte un abri et lui donne le nom de son choix — famille, communauté, organisation ou être cher disparu. Une plaque commémorative permanente en marquera l’entrée. « Adopter un abri. Renforcer une communauté. Sauver des vies. », c’est exactement l’enjeu qu’à parfaitement saisi Bruno Lelouche, chirurgien et président de l’association Netsah ce qui s’est proposé d’en acquérir deux, suscitant de la part du maire une accolade spontanée de gratitude.
Ce qui a rendu cette soirée particulièrement précieuse, c’est son format. Pas une grande messe institutionnelle, mais une rencontre resserrée, bienveillante, où chaque participant pouvait poser une question, exprimer une inquiétude, entendre une réponse franche. C’est dans cette configuration que l’échange avec l’ambassadeur a pris toute sa valeur : la proximité permettait une franchise que les grands formats n’autorisent pas toujours.
Daniel Benlolo et Robert Zbili ont su créer les conditions de cet espace de parole, et Jérémie Herscovic, en directeur de campagne et animateur militant a maintenu tout au long de la soirée ce fil tendu entre l’urgence de la situation et l’espoir que fait naître la solidarité.
La salle repartira avec bien plus qu’un projet à financer. Elle repart avec des visages, des mots, une conviction renouvelée. Celle que chaque don compte. Que chaque abri rénové est une vie protégée. Et que la chaîne qui relie la diaspora à Israël, forgée depuis plus d’un siècle par le KKL, tient encore, solide et vivante, même sous les bombes. « Rénover un abri, c’est protéger une ville tout entière. », a-t-il conclu.
Les participants ont pu prolonger les échanges et affiner leurs promesses de don autour d’un buffet roboratif.









